Exercices d'écritures pour adultes Santé mentale

Rien ne s’oppose à la nuit, Delphine de Vigan

Volet santé mentale

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Résumé
« La douleur de Lucile, ma mère, a fait partie de notre enfance et plus tard de notre vie d’adulte, la douleur de Lucile sans doute nous constitue, ma sœur et moi, mais toute tentative d’explication est vouée à l’échec. L’écriture n’y peut rien, tout au plus me permet-elle de poser les questions et d’interroger la mémoire. La famille de Lucile, la nôtre par conséquent, a suscité tout au long de son histoire de nombreuses hypothèses et commentaires. Les gens que j’ai croisés au cours de mes recherches parlent de fascination ; je l’ai souvent entendu dire dans mon enfance. Ma famille incarne ce que la joie a de plus bruyant, de plus spectaculaire, l’écho inlassable des morts, et le retentissement du désastre. Aujourd’hui je sais aussi qu’elle illustre, comme tant d’autres familles, le pouvoir de destruction du Verbe, et celui du silence. Le livre, peut-être, ne serait rien d’autre que ça, le récit de cette quête, contiendrait en lui-même sa propre genèse, ses errances narratives, ses tentatives inachevées. Mais il serait cet élan, de moi vers elle, hésitant et inabouti. » Dans cette enquête éblouissante au cœur de la mémoire familiale, où les souvenirs les plus lumineux côtoient les secrets les plus enfouis, ce sont toutes nos vies, nos failles et nos propres blessures que Delphine de Vigan déroule avec force.

Extraits
Le 4 janvier 1980, Barbara, la sœur de ma grand-mère, et son mari Claude Yelnick, qui était à l’époque Directeur de l’information de France-Soir, furent invités sur le plateau d’Apostrophes pour un livre qu’ils avaient écrit ensemble, intitulé Deux et la folie. Le livre racontait à deux voix la maladie de Barbara, caractérisée par l’alternance de périodes d’excitation, voire de délire, et de périodes de dépression profonde. […]

Lorsque nous rentrâmes à Paris, Lucile commença à peindre sur le mur du salon, qui était aussi sa chambre, une fresque tourmentée, composée d’arabesques et de spirales, vert foncé sur fond blanc. C’est ainsi que je me la rappelle, tortueuse et menaçante. […]

Dans les jours qui suivirent, Lucile me sembla de plus en plus agitée.

Un autre soir, en guise de dîner, elle nous servit des framboises surgelées, à peine sorties de la boîte, qu’il nous fut impossible de manger.

Pendant quelques jours, Lucile n’acheta que des aliments sucrés (je précisai dans mon journal : qui coûtent super cher).

Le 29 janvier, Lucile nous convoqua Manon et moi pour une réunion extraordinaire dont l’ordre du jour ne tarda pas à être révélé. Lucile voulait nous annoncer qu’elle était télépathe. Elle pouvait donc savoir tout ce qui se passait, même à une grande distance, et contrôler la plupart des objets. Alors qu’elle venait de prononcer ces mots, un cri de souris se fit entendre dans la cuisine. Lucile précisa qu’elle pouvait également faire fuir les souris, avant de se reprendre aussitôt : « Ah non, je suis conne, ce ne sont pas des objets » (phrase reproduite in extenso dans mon journal). Où que nous soyons, elle nous voyait dans les miroirs, nous protégeait ainsi à distance. Nous aussi, nous avions des pouvoirs. Manon était une sorcière qui entendait tout et pouvais déchiffrer, grâce à l’ouïe, le monde hostile qui l’entourait. Lucile précisa qu’il fallait l’emmener chez un otorhino afin d’optimiser ses pouvoirs auditifs. Pour ma part, j’étais l’oracle de Delphes, je prédisais l’avenir et mes prédictions se réalisaient. Mais je devais me garder d’énoncer de mauvais présages. Lucile approcha de mon cou une paire de ciseaux dont la pointe effleura ma peau. Je ne respirai plus, je surveillai le tremblement de sa main. Elle se rassit et nous expliqua ensuite qu’elle avait écrit une lettre à un psychanalyste de renom qu’elle allait, faute de timbres, lui transmettre le soir même par télépathie.

[…] À propos des week-ends où nous recommençons à venir chez elle, elle écrit :

L’organisation de ces deux jours me soucie toute la quinzaine. Les retrouvailles à la gare Montparnasse, le train qui a souvent du retard, ce qu’on va manger et surtout ce qu’on va faire, se dire. Avec elles aussi, j’ai la chique coupée. Je ne sais plus comment leur parler. Je suis tombée de mon piédestal de mère. Même vis-à-vis d’elles je n’existe plus, pourtant les voir est mon seul profond plaisir-douleur dans cette vie. Désespoir de ces jours écoulés les uns après les autres, sans fil conducteur ou coupé en morceaux. […]

J’éprouve encore des sentiments pour mes enfants, mais je ne peux pas l’exprimer. Je n’exprime plus rien. Je suis devenue laide, je m’en fous, rien ne m’intéresse sinon d’arriver enfin à l’heure de dormir avec les médicaments. Le réveil est horrible. Le moment où je passe de l’inconscient au conscient est un déchirement. Se forcer à prendre une douche, trouver des oripeaux acceptables.

À propos du docteur D., l’analyste qu’elle verra deux fois par semaine pendant des années, Lucile écrit :

C’est la première personne au monde à qui je fais confiance. C’est énorme. Je lui dois beaucoup de reconnaissance. Je lui crie à mots feutrés mon désarroi. Je ne lui tais pas mes idées de suicide et au fil des mois des choses émergent qui seront réglées pour toujours. Ma situation avec mon père, ma mère et chacun de mes frères et sœurs. Qui s’en trouve bien, qui en profite. Ma personne éclatée dans cette terrible fratrie. Les nouvelles relations à construire, notamment avec mes filles.

Consigne d’écriture I
Monter un monologue intérieur, où Lucile, télépathe imaginaire, dresse une liste de tous ses pouvoirs, de ceux de ses filles, de ce qu’elle croit entendre et de tout ce qui la hante.
Entre 400 et 700 mots.

Consigne d’écriture II
Lors de ses crises de folie, Lucile, tombée de [son] piédestal de mère, n’est plus à même de nourrir ses enfants.Reconstituer la liste surréaliste des plats immangeables dont ses filles se souviennent.
Entre 300 et 500 mots.

Consigne d’écriture III
Imaginer une séance avec le docteur D. au cours de laquelle Lucile évoque Barbara, sa famille et son rapport entre le conscient et l’inconscient qui la déchire au plus haut point. Faire le récit de cette séance.
Entre 400 et 700 mots.

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